Anoop James

Anoop James me reçoit dans son bureau à l’issue de notre dîner dans le carré des officiers, en compagnie du commandant et d’un autre officier qui a rejoint le bord le jour même. Il a 34 ans, est indien et vit dans la province du Kerala.
Il est marié et a deux enfants, une fille de six ans et un garçon de onze mois.
Il a souhaité éviter tout travail routinier, dans un bureau, à heures fixes, et s’est inscrit à une formation de mécanicien marin dans une école spécialisée durant quatre ans. Ainsi, il a pu satisfaire son désir de découverte et de rencontres. Il est le seul marin de sa famille, et même de son village, la tradition familiale étant agricole.
Depuis 2006, il navigue sur différents types de bateaux : transports de gaz liquéfié, supertankers transportant du brut, transports de véhicules, transports de copeaux de bois de l’Amazonie vers le Japon pour l’industrie du papier, vraquiers comme celui sur lequel il travaille actuellement et qui décharge plusieurs dizaines de milliers de tonnes de fèves de soja en provenance du Canada, où il faisait -30 °C quand le bateau a chargé.
L’équipage est constitué de 22 membres, tous indiens. La communication en est facilitée et l’ambiance à bord est agréable, entretenue par un chef cuisinier dont il apprécie les talents.
Son embarquement est actuellement de six mois, ce qui est exceptionnel, la durée habituelle étant de quatre mois, suivis de trois mois en famille. D’un embarquement à l’autre, sa compagnie peut l’affecter à n’importe quel autre navire.
Il est officier mécanicien en chef, travail intéressant et varié, qui nécessite une constante remise en question, car les réglementations changent en permanence dans le temps et selon les pays. Il n’a pas d’horaire fixe de travail, doit être en permanence disponible et ne quitte pas son téléphone. S’il s’absente, il confie ses responsabilités à son second. Son équipe est composée de dix marins sur 22. Il reconnaît que cette charge est fatigante, mais l’assume avec calme et sourire.
Il ne fait pas grande différence, pour sa charge de travail, entre mer et ports : le travail de base, inspections et calculs, est plus important en mer, mais l’ambiance à quai est plus à la précipitation, car les escales doivent être les plus courtes possibles.
Il se distrait à bord avec les DVD, la lecture de livres et de magazines. Il me montre son Rubik’s Cube, et un puzzle de mille pièces est en voie de reconstitution dans le coin salon de sa cabine. Une salle de gym est à disposition, dont il est l’un des deux seuls utilisateurs.
Il communique quotidiennement avec sa famille via Skype et WhatsApp. C’est à la fois un plaisir, mais aussi une source de mélancolie car, depuis qu’elle a passé l’âge de quatre ans, sa fille est de plus en plus consciente de ses absences. Ses demandes de retour sont dures à supporter, et il dit avoir l’endormissement difficile après les avoir subies.
Un de ses plus beaux souvenirs est une escale de quatre jours pour charger du sel à l’île de Cedros, située à l’ouest de la côte mexicaine, sur l’océan Pacifique. Ses yeux brillent en évoquant l’accueil de la population, le partage autour des barbecues, l’ambiance calme, la mer transparente.
Cette description paradisiaque contraste avec l’aveu de ses peurs lorsque la mer se déchaîne, que le bateau roule, plonge, et que les vagues passent par-dessus le pont.
Sa plus grosse difficulté reste l’éloignement de sa famille.
Il projette de naviguer jusqu’à l’âge de quarante ans pour accumuler suffisamment d’argent et acheter des terres. Son but est de pratiquer une agriculture respectueuse de l’environnement. Il agrandira la petite exploitation qu’il possède déjà, ainsi qu’une petite vache de race locale qui ne produit qu’un litre de lait par jour, mais d’une particulière qualité.