Kelly Alejandro III

J’ai pris rendez-vous ce matin avec Kelly et pris son portrait photo lors d’une visite à bord à l’heure du café.
Il est chef cuisinier d’un porte-conteneurs qui est en cale sèche pour réparation.
Notre entretien, le soir, au local du Seamen’s Club, est rapide, car il est attendu par ses collègues pour aller en ville au centre commercial.
Il porte le même prénom que son père et son grand-père. Il a 33 ans et vit à Lancaster New City, Cavite, au sud de Manille, aux Philippines.
Marié en 2010 à une technicienne médicale, il a deux filles de 5 et 7 ans et aimerait avoir un garçon.
Il a trois sœurs, dont une qui travaille pour une compagnie maritime. Elle l’a incité à quitter son emploi d’infirmier pour la vie maritime, ce qu’il a fait en 2007.
Cette mutation lui a permis de passer de 200 à 900 dollars américains mensuels. Il travaille pour la même compagnie sur divers porte-conteneurs, le présent étant un 40 000 tonnes.
Dépourvu de formation initiale de cuisinier, il a appris sur le tas, sans avoir bénéficié de la culture culinaire de sa famille. Il se dit curieux des goûts des équipages qu’il est attaché à satisfaire. Il est conscient de l’importance de la qualité de l’alimentation pour des marins soumis à des horaires et à des tâches contraignants. Il cite une phrase entendue d’un commandant : « les conflits naissent à la cuisine ».
Ainsi, il a de bonnes relations avec les 25 membres d’équipage, du haut en bas de la hiérarchie. Les officiers sont grecs et l’équipage philippin. L’ambiance à bord est bonne.
Il se lève à 05 h 00 le matin pour commencer par la cuisson du pain à 06 h 00, et il termine son service par le dîner entre 17 h 00 et 18 h 00.
Il est actuellement lié par un contrat de neuf mois, au terme duquel il aura un mois à la maison. Son contrat précédent était plus contraignant, car d’une durée d’un an avec trois mois de repos. Son but est de travailler le plus possible pour amasser au plus vite l’argent nécessaire afin d’acheter une maison et financer l’éducation de ses enfants. Pour l’instant, sa femme se consacre à eux, en ayant parfois recours à une aide payante. Lorsque son but sera atteint, il rejoindra sa famille et projette d’avoir une vie simple, avec un emploi qui lui rapportera juste ce qu’il faut pour vivre. Sa pensée est que plus l’on gagne, plus on veut gagner, au détriment du confort de vie. Il continuera probablement à travailler dans la restauration.
Il est en relation quotidienne avec sa femme et ses enfants par internet, ce qui a un coût mais lui permet d’effacer les fatigues de la journée et de s’endormir avec un sentiment de soulagement.
Il tire satisfaction d’une chaleureuse vie sociale avec l’équipage, les sorties en ville et le cinéma, mais l’événement qui le fait rêver est la descente de la passerelle le jour où il va rejoindre l’aéroport pour retourner chez lui.
Le pire est bien sûr la démarche inverse, plus difficile à vivre que les dangers de la mer et les difficultés de sa tâche quand l’équilibre du bateau est malmené dans le mauvais temps.
Il termine notre entretien en me questionnant sur son apparence, car, paraissant plus jeune, il a parfois eu du mal à être reconnu dans son grade de chef cuisinier.